« C’Ă©tait mieux avant… »

7 septembre 2012 par Erwan Delcourt  
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Il y a une théorie en vogue au sein de la « planète tennis », comprendre parmi des joueurs du circuit et observateurs de ce dernier.

usopenIl y aurait une gĂ©nĂ©ration de malchanceux qui, nĂ©s Ă  la mauvaise Ă©poque c’est-Ă -dire Ă  une oĂą la concurrence les entourant est fĂ©roce, n’auraient pas (ou très peu) accès Ă  des trophĂ©es majeurs dont ils auraient pu s’emparer (ou avec une frĂ©quence tout autre) eussent-ils vĂ©cu dans le passĂ©, c’est-Ă -dire Ă  un moment oĂą il est donc avancĂ© que la concurrence l’était bien moins (fĂ©roce).

Ainsi s’exprimait après sa défaite contre le slovaque Klizan le français Jo-Wilfried Tsonga (voir interview p14 dans le quotidien l’Equipe en date du 31 aout 2012) : « Et quand on joue à la même époque que Federer, Djokovic et Nadal, on est rarement récompensé .»

Ainsi s’exprimait aussi au micro d’Eurosport le journaliste Bertrand Milliard lors du match opposant Tomas Berdych à Roger Federer : « Berdych, 26 ans, qui est l’un des joueurs réguliers qui se retrouvent, ben, qui n’ont pas eu de chance de se retrouver dans cette génération incroyable avec Federer, Nadal, Murray, Djokovic, qui ne sont pas très loin avec Ferrer, Del Potro, Tsonga».

Alors supposons d’une part qu’on puisse évoquer les noms de la génération présente et les présenter de façon d’autant plus avantageuse qu’on ne nomme jamais les joueurs des générations passées avec lesquels on entend très favorablement les comparer.
Supposons d’autre part et dans le prolongement de la supposition précédente qu’un Tsonga aurait fait la fête à un Chang (N°5 à la fin d’une saison 1995 où Sampras devança Andre Agassi pour ce qui concerne la tête du classement), qu’un Berdych se serait amusé d’un Kafelnikov (N°6 à la fin de la saison 1995), qu’un Murray (qui a eu toute les peines du monde à se défaire d’un Lopez lors de l’us open 2012) aurait passé avec succès le test posé par un Ivanisevic (N°10 à la fin de la saison 1995), qu’un Ferrer aurait fait rendre gorge à un Becker (N°4 à la fin de la saison 1995), qu’un Del Potro (même si lui a gagné un grand chelem) aurait bien sur eu raison d’un Courier (N°8 à la fin de la saison 1995) !

Supposons tout cela et vous avec nous si vous ne vous êtes pas étouffés à la lecture des lignes qui précèdent.

Ces suppositions ne sauraient permettre d’évacuer une vérification dont on ne peut en effet se dispenser si l’on ne veut pas faire de l’inconséquence son mot d’ordre.
Les deux joueurs évoqués en début de propos, Jo-Wilfried Tsonga et Tomas Berdych, ont-ils vraiment été victimes de la dite « génération dorée » qui leur fait face? Pour mener cette investigation à terme, nous avons observé leurs résultats dans les tournois du grand chelem et relevé les noms des adversaires qui arrêtèrent leurs parcours.

Que constate-t-on ?

Que Tsonga s’est fait éliminer 8 fois sur 21 par un des 4 adversaires évoqués. Depuis sa finale de l’open d’Australie en 2008 et dans le même esprit, il s’est fait éliminer par eux sur 6 des 15 tournois majeurs qu’il a disputés. Ses 9 défaites contre des adversaires autres que Djokovic, Federer, Nadal ou Murray vinrent suite à des affrontements avec Tommy Robredo, Fernando Verdasco, Juan Martin Del Potro, Ivo Karlovic, Fernando Gonzalez, Mikhail Youzhny, Alexandr Dolgopolov, Stanislas Wawrinka et Kei Nishikori1. Si on réduit l’observation aux seuls 3 qu’il mentionne dans l’interview relaté par l’Equipe (puisqu’il n’évoque pas Murray) ce rapport « défaites contre un des trois » / « nombre de participation » s’élève depuis l’open d’Australie 2008 à 4/15.

Que Berdych s’est fait éliminer sur sa carrière en grand chelem (et avant cet us open) par « un des 4 » à 8 reprises sur 36 tournois. Avec un classement dans le top 25 (soit depuis l’open d’Australie 2006) ce rapport passe à 8 sur 27. Les noms des « 19 » autres adversaires qui lui infligèrent la défaite ? Ernest Gulbis, Juan Martin Del Potro, Janko Tipsarevic, Mardy Fish, Stephane Robert, Michael Llodra (à deux reprises), Robin Soderling, Evgeny Korolev, Fernando Gonzalez, Andy Roddick (à deux reprises), Simone Bolelli, Sam Querrey, Fernando Verdasco, Guillermo Garcia-Lopez, Nikolay Davydenko, James Blake et Gilles Simon2.

De cet examen, il ressort que, même si l’on passait pour argent comptant cette rengaine qu’on aurait actuellement la meilleure génération de joueurs de tennis de tous les temps, il y a une contradiction à vouloir blâmer l’insuccès des uns sur la présence d’autres quand plus d’une fois sur deux ce ne sont pas les seconds qui éliminent les premiers.

Contradiction qui rend nulle la plainte du premier et consternante la position du second. Nulle la plainte du premier car on ne peut pas dire comme le fait Tsonga qu’on est rarement récompensé quand on joue à une période ou tels joueurs sont présents, quand par ailleurs on est si peu souvent capable in fine de parvenir ne serait-ce qu’au stade où on aurait à les rencontrer. Et consternante la position du second car on ne peut pas polluer l’antenne de quiz et autres statistiques sans liens directs (autre que le fait de porter sur le sport dont il est question) avec les matchs à l’antenne comme Bertrand Milliard le fait lors des rencontres qu’il commente et ne pas savoir par ailleurs (ou pire comprendre si jamais il a connaissance des éléments qu’on a exposé) que le joueur qui fit naître sa réflexion n’a pas de raison de se plaindre de son insuccès au seul motif qu’il invoque.

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  1. Les 9 défaites de Tsonga en grand chelem depuis l’open d’Australie 2008 face à des adversaires autres que Federer, Nadal, Djokovic ou Murray :
    US Open 2008 : Tommy Robredo (ESP): 6-7(2), 2-6, 3-6
    Open d’Australie 2009: Fernando Verdasco (ESP): 6-7(2), 6-3, 3-6, 2-6
    Roland Garros 2009: Juan Martin Del Potro (ARG): 1-6, 7-6(5), 1-6, 4-6
    Wimbledon 2009: Ivo Karlovic (CRO) 6-7(5), 7-6(5), 5-7, 6-7(5)
    US Open 2009: Fernando Gonzalez (CHI) 6-3, 3-6, 6-7(3), 4-6
    Roland Garros 2010: Mikhail Youzhny (RUS) 2-6 abandon
    Open d’Australie 2011: Alexandr Dolgopolov (UKR) 6-3, 3-6, 6-3, 1-6, 1-6
    Roland Garros 2011: Stanislas Wawrinka (SUI) 6-4, 7-6(3), 6-7(5), 2-6, 3-6
    Open d’Australie 2012: Kei Nishikori (JAP) 6-2, 2-6, 1-6, 6-3, 3-6.

  2. Les 19 défaites de Tomas Berdych en grand chelem (avec un classement dans les 25 premiers mondiaux) contre des adversaires autres que Federer, Djokovic, Nadal ou Murray :
    Open d’Australie 2006: Gilles Simon (FRA) 3-6, 2-6, 6-4, 2-6
    US Open 2006: James Blake (USA) 4-6, 3-6, 1-6
    Open d’Australie 2007 Nikolay Davydenko (RUS) 7-5, 4-6, 1-6, 6-7(5)
    Roland Garros 2007: Guillermo Garcia-Lopez (ESP) 5-7, 4-6, 4-6
    US Open 2007: Andy Roddick (USA) 6-7(6), 0-2 Abandon
    Roland Garros 2008 Michael Llodra (FRA) 3-6, 6-4, 7-5, 3-6, 4-6
    Wimbledon 2008: Fernando Verdasco (ESP) 4-6, 4-6, 0-6
    US Open 2008: Sam Querrey (USA) 3-6, 1-6, 2-6
    Roland Garros 2009: Simone Bolelli (ITA) 4-6, 4-6, 7-5, 6-4, 3-6
    Wimbledon 2009: Andy Roddick (USA) 6-7(4), 4-6, 3-6
    US Open 2009: Fernando Gonzalez (CHI) 5-7, 4-6, 4-6
    Open d’Australie 2010: Evgeny Korolev (KAZ) 4-6, 4-6, 5-7
    Roland Garros 2010: Robin Soderling (SUE) 3-6, 6-3, 7-5, 3-6, 3-6
    US Open 2010: Michael Llodra (FRA) 6-7(3), 4-6, 4-6
    Roland Garros 2011: Stephane Robert (FRA) 6-3, 6-3, 2-6, 2-6, 7-9
    Wimbledon 2011: Mardy Fish (USA) 6-7(5), 4-6, 4-6
    US Open 2011: Janko Tipsarevic (SER) 4-6, 0-5 Abandon
    Roland Garros 2012: Juan Martin Del Potro (ARG) 6-7(6), 6-1, 3-6, 5-7
    Wimbledon 2012: Ernests Gulbis (LET) 6-7(5), 6-7(4), 6-7(4)