L’entretien que vous auriez pu tout aussi bien lire dans l’Ardennais le 7 juin 2012

8 juin 2012 par Erwan Delcourt  
Classé dans Humeurs

Qui n’a pas Ă©tĂ© dans la situation d’une personne interrogĂ©e pendant 25 minutes et qui se dit Ă  la lecture de la retranscription d’un entretien ramenĂ© Ă  ½ page d’un journal au format tabloĂŻd qu’elle peine parfois Ă  reconnaĂ®tre ses rĂ©ponses et parfois mĂŞme les questions qui lui furent posĂ©es quand certaines questions (qu’il jugea utiles) et rĂ©ponses (qu’il estima importantes) ou partie de ces dernières n’ont pas carrĂ©ment disparues?

Impossible de répondre (à cette question) mais combien de ces personnes ont la chance de disposer d’une possibilité de suite comme c’est mon cas avec ce blog ? Car demander un droit de réponse au journaliste est hors de propos.

D’une part parce que l’exercice est difficile. La personne en question doit prendre en note ce que vous lui dites (sa tâche se complique encore si elle n’utilise pas de dictaphone), tout en pensant ce faisant Ă  la façon de poursuivre l’entretien, de relancer son interlocuteur et des futurs questions Ă  poser, puis elle doit faire de tout cela un ensemble qui lui semble cohĂ©rent dans un espace, on l’a dit, rĂ©duit.

D’autre part parce que douterait-on ou pas de la bonne foi du journaliste en question (et pour ma part ce n’est pas le cas), comment prouver (au point d’obtenir une correction) que tel oubli est majeur, que telle prise de note fut malheureusement incorrecte  et donc la retranscription qui s’en suivit. Si cela ne change pas nĂ©cessairement le sens (mais peut le rendre moins simple Ă  saisir), il ne m’a pas semblĂ© inutile de tenter d’y remĂ©dier ici pour ce qui se veut une prĂ©cision, un complĂ©ment circonstanciĂ© du propos.

L’exercice auquel je me suis livrĂ© ci-dessous, c’est la rĂ©alisation d’après mes souvenirs de « l’entretien que vous auriez pu tout aussi bien lire dans l’Ardennais le 7 juin 2012 » puisque c’est d’un entretien au journal l’Ardennais (accordĂ© au journaliste Cedric Goure) dont il s’agit ici suite Ă  la parution de l’ouvrage intitulĂ© « La lĂ©gende de Roger Federer » que Florian Massemin et moi-mĂŞme avons co-Ă©crit. Ouvrage par ailleurs disponible sur, et par exemple,  amazon.fr, fnac.com ou encore dans votre librairie.

« Présenter les faits sans les travestir »



Question: Erwan comment est nĂ©e l’idĂ©e d’un ouvrage sur Roger Federer?

J’ai rencontrĂ© Florian Massemin au cours de mes Ă©tudes supĂ©rieures Ă  Reims. Nous sommes passionnĂ©s de sport et notamment de tennis. On a constatĂ© une distorsion entre ce qu’on observait et ce que pouvait en raconter la presse Ă©crite et audiovisuelle.

Q: Vous dites aussi (en préface) qu’il y a eu un moment clef dans la détermination de votre part à la rédaction de cet ouvrage.

Oui, Emile Zola a dit dans le docteur Pascal: « on inventerait les choses qu’elles seraient moins belles ». L’utilisation du mot légende par la presse au moment de son titre à Roland Garros en 2009 nous a semblé révélatrice. D’où l’idée d’un livre reprenant ce mot avec un développement en 2 temps : ce qui se dit de lui et pourquoi cela ne se vérifie pas et un second pour aborder qui il est vraiment et pourquoi ce n’est pas cette image qui est relayée.

« ExagĂ©rer ne rend pas service »

Q:Pourquoi ne mérite-t-il pas ce statut de légende?

On ne dit pas qu’il le mĂ©rite ou pas. Simplement que faire de quelqu’un une lĂ©gende c’est faire de cette personne une reprĂ©sentation fausse. ExagĂ©rer ne rend pas service. Mais on ne dit pas qu’il n’est pas un grand joueur.
Une LĂ©gende de Rafael Nadal laisserait ainsi penser qu’il n’utilise que sa force, sans technique. En rĂ©alitĂ©, c’est un joueur qui commet très peu de fautes directes.

Q: Vous revendiquez le fait d’aller à contre-courant ?

Oui, on est Ă  contre-courant de ce qu’on peut entendre sur lui. Si notre ressenti s’Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ© conforme Ă  ce qui se dit sur Federer, notre propos aurait Ă©tĂ© plus aseptisĂ©. Mais on n’a pas fait ce travail uniquement pour se dĂ©marquer. Et si l’examen des faits avait infirmĂ© ce qu’on pensait avoir observĂ©, on n’aurait pas fait ce livre.

Q:Le parti pris dans la critique de la presse est parfaitement assumé…

La critique exercĂ©e Ă  l’égard des journalistes est Ă  la hauteur de l’espĂ©rance qu’on a pour cette profession. On ne remet pas en cause le journalisme, on critique le travail effectuĂ© par les journalistes. La devise de l’ENA1 c’est « servir l’Etat sans s’en asservir ». Si on devait faire la devise du journalisme ce serait d’abord : « prĂ©senter les faits sans les travestir ». A la fac, on prĂ©sente la presse comme le 4ème pouvoir. La presse est un outil pour les gens dans la construction de leurs opinions. Si les faits prĂ©sentĂ©s ne sont pas conformes Ă  la vĂ©ritĂ©, ça soulève une interrogation sur la valeur de l’opinion. En ce moment je suis frappĂ© par l’utilisation du mot « incroyable » Ă  Roland Garros. Il y a une exagĂ©ration dans l’exceptionnel et le mĂ©diocre.

Q:Un manque de nuance ?

Oui, on a parfois l’impression qu’elle dĂ©veloppe un raisonnement simpliste et qu’elle manque de nuance. Dans le deuxième chapitre du livre, on relativise par exemple le modèle que peut reprĂ©senter Federer.

« Un gros travail de dĂ©finition, pas pour vulgariser, pour dĂ©mocratiser »

Q:Comment avez vous réussi à démontrer que le style de Roger Federer avait totalement changé à partir de 2003 ?

On a effectuĂ© un travail d’argumentation et de comparaison. On a visionnĂ© des matches pendant 2 mois, assimilĂ© beaucoup de donnĂ©es, la rĂ©daction a pris 6 mois. Son changement de jeu est un point qui a suscitĂ© l’interrogation. Y a-t-il eu 2 Federer ? Et une diffĂ©rence entre le Federer qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© en 2001 en battant Sampras en 8èmes de finale Ă  Wimbledon et celui qui a battu tous les records. Et il y avait aussi comme interrogation l’évolution de son bilan avec Tim Henman, un adversaire qu’il ne battait jamais et contre qui Ă  partir d’un moment  il n’a plus jamais perdu. Et bien on s’est rendu compte que fin 2003, au tournoi de Paris Bercy, il monta au filet 75 % du temps dans sa dĂ©faite face au britannique. Trois mois plus tard, il n’est montĂ© au filet qu’une seule fois contre Henman Ă  Indian Wells. Mais si la transition a Ă©tĂ© possible (avec un tel succès) c’est qu’il n’a jamais Ă©tĂ© qu’un attaquant comme Llodra ou Mahut par exemple.

Q:Votre style s’avère très didactique…

On est universitaire, on n’a pas Ă©crit un roman. On a effectuĂ© un gros travail de dĂ©finition. Non pas pour vulgariser, mais pour dĂ©mocratiser. On souhaitait un livre accessible avec la volontĂ© de montrer qu’on peut parler de sport et Ă©voquer d’autres sujets, comme le quantitativisme, les sondages d’opinion ou la tolĂ©rance, avec des rĂ©fĂ©rences Ă  Durkheim, Levi-Strauss ou encore Arendt. On a utilisĂ© notre bagage universitaire. Si les gens ont envie d’approfondir certaines notions, cet ouvrage sera une rĂ©ussite.

Q:Avez vous rencontré Roger Federer?

Non, ça n’aurait pas changĂ© grand chose… Mon ami a donnĂ© un interview dans le Nord oĂą le journaliste a traduit de nos propos visant Ă  dire que Federer n’était pas un modèle en matière de fair-play, de combativité  qu’il n’était pas fair-play, pas combatif, et que de toutes les façons on ne pouvait nier que c’Ă©tait une lĂ©gende… Dans la deuxième partie du livre on salue son intelligence, est-ce ĂŞtre critique que de faire cela ?

Q:Ne croyez-vous pas que dans 20 ans les gens ne se rappelleront que des titres qu’il aura gagnés ?

C’est probable, mais doit on le considĂ©rer comme le plus grand joueur de l’histoire parce qu’il est le plus titrĂ©? On conclut d’ailleurs sur cette citation de Hannah Arendt: « La libertĂ© d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mĂŞmes qui font l’objet du dĂ©bat ». Les gens retiennent le quantitatif sans se souvenir du contenu.

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  1. ENA pour École nationale d’administration.